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Campitello guide de la Costiera

Campagne de Maillebois : pourquoi Lento tombe le 3 juin 1739

Dans la nuit du 1er au 2 juin 1739, trois colonnes françaises montent sur Tenda, Bigorno et Lento. Deux jours plus tard, la vallée du Golo rend ses armes sans combat. Le mécanisme, et ce qu'il en reste sur la crête.

Publié le 8 octobre 2026 9 min de lecture
La ligne de crête de la Costiera au-dessus de la vallée du Golo, maquis et versants nus sous un ciel de juin
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La vallée du Golo change de camp en deux jours, et presque sans combat. Dans la nuit du 1er au 2 juin 1739, trois détachements français sortent de Bastia et montent droit sur la ligne de crête qui sépare le Nebbio de la vallée. Le 3 au matin, Lento capitule. Le lendemain, les pièves riveraines du fleuve rendent leurs armes. Une ligne de relief a décidé de cette campagne : Tenda, Lento et Bigorno commandent les mêmes passages, et qui tient l’un des trois marche sur les deux autres.

Cette barre de montagnes porte un nom, la Costiera, et l’abbé de Germanes la définit en note d’une phrase : « toute la côte de montagnes qui borde le Golo ». Maillebois ne l’a pas abordée par la route du fond. Il a fait enlever les trois portes d’en haut, en une nuit, et la vallée a suivi.

3 colonnesune par hauteur : Tenda, Lento, Bigorno

2 joursdu départ de nuit à la reddition des pièves

70 miqueletsl'infanterie de montagne levée dans les Pyrénées

Trois colonnes sortent de Bastia dans la nuit du 1er au 2 juin 1739

Le commandement français avait changé au début de l’année. Boissieux, dont l’expédition vers Borgo avait échoué en décembre 1738, meurt à Bastia en février 1739 ; le lieutenant-général marquis de Maillebois reçoit ses instructions et attend le printemps. Les renforts débarquent en avril : six bataillons, trois escadrons de hussards et soixante-dix miquelets levés dans les Pyrénées, que Germanes décrit comme des « soldats agiles, braves et robustes, accoutumés à gravir les montagnes ». Le recrutement dit déjà le plan. On ne se battra pas dans la plaine.

Avant de bouger, Maillebois fait publier dans les pièves d’en deçà des monts l’avertissement du roi, un écrit qui offre la clémence contre une soumission sans réserve. Puis il fixe les opérations au 2 juin. La nuit d’avant, le maréchal de camp Rousset de Girenton part avec les huit compagnies de grenadiers de la garnison, cent cinquante hommes par bataillon, cent hussards de Ratsky et soixante miquelets, répartis en trois corps égaux : un par hauteur. À midi, Maillebois sort de Bastia avec le reste des troupes. Le même jour, du Châtel entre en Balagne avec huit bataillons et Larnage débouche de San Pellegrino vers la Casinca : les deux mouvements tiennent en échec les pièves voisines pendant que la crête tombe.

Le passageCe qu’il ouvreDans la nuit du 1er au 2 juin
Bocca di Tenda, 1 219 mdu Nebbio vers le haut Goloprise avant le jour ; Maillebois y fera bâtir une redoute
Col de Bigorno, 885 mde Murato vers la Costierapris avant le jour, par la colonne de d’Auray
La croix de Lentola descente sur le Golo, à Ponte Novule poste le plus fourni des trois ; il tient

Pourquoi la crête plutôt que le fond de la vallée

Depuis Bastia, la route évidente est celle du fleuve. C’est aussi celle où l’armée se fait tailler en pièces : les chemins de la plaine de Biguglia jusqu’au Golo ont dû être ouverts avant toute chose, tant les maquis qui les bordaient servaient d’embuscade. Une colonne qui remonte la vallée avance sous des pentes qu’elle ne voit pas.

De la crête, on voit les deux versants à la fois, le Nebbio au nord et le Golo au sud, et personne ne se rassemble en bas sans être compté. Germanes revient plus loin sur les débouchés de l’île, et sa conclusion ne varie pas : une armée qui marche par là doit occuper les hauteurs de Lento « afin d’empêcher les gens du pays de s’y établir », faute de quoi elle sera prise en flanc. Il va plus loin. « L’essentiel est de tenir le Lento où consiste en quelque façon toute la force défensive de la Corse. » La même page indique où mène ce passage une fois franchi : au Golo, par Ponte Novu.

Les trois passages de la crête de la Costiera, alignés d'ouest en est, et le mouvement qui fait tomber Lento depuis Bigorno Bocca di Tenda, 1 219 m les hauteurs de Lento col de Bigorno, 885 m d'Auray, de plain-pied vers le Golo, à Ponte Novu ouest est

Les trois postes tiennent la même ligne. C'est ce qui permet de les enchaîner.

Bigorno et Lento sont sur la même arête, au même niveau

Dans la nuit, le plus gros des forces corses garde ce que Germanes appelle la croix de Lento. C’est le mieux défendu des trois postes, et c’est le seul qui tienne : Tenda et Bigorno tombent avant le jour, Lento non. D’Auray, qui vient d’enlever Bigorno, s’aperçoit alors qu’il peut « arriver de plain-pied au poste de Lento ». Entre les deux positions, l’arête ne redescend pas, elle court. Il y court avec ses soldats, pour tourner le poste et le prendre entre deux feux.

Hyacinthe Paoli, qui tenait Lento, voit la manœuvre se dessiner et la devance. Il envoie le curé du village demander capitulation à d’Auray. Lento n’a donc pas été enlevée de vive force : une position rendue intenable en une heure, une négociation conduite par un prêtre, et l’affaire réglée le 3 juin.

Ce que la capitulation du 3 juin engage vraiment

La chronologie d’Antoine-Dominique Monti retient que Paoli déclare accepter la protection du roi, mais refuse de se rendre auprès de Maillebois. Le vaincu de la crête ne se présente pas devant le vainqueur.

Ce qu’il engage, ce sont les armes. Il promet à Maillebois de faire rendre celles de la piève de Rostino, qui est la sienne. Le lendemain, les pièves du bord du fleuve apprennent coup sur coup la reddition de Lento et la soumission de Rostino. Germanes écrit qu’elles « laissèrent tomber leurs armes de leurs mains ». Aucune ne s’est battue. Celles de la Casinca, de la Tavagna, du Moriani et du Campoloro n’y songent même pas : Larnage les aborde d’un côté, les Français tiennent les hauteurs de l’autre, et le calcul se fait tout seul.

Le désarmement, la redoute et l’église de Volpajola

Après Lento, la campagne cesse d’être militaire. Germanes le note sèchement : il n’y eut plus un coup de fusil à tirer, les troupes ne faisant que se répandre dans les pièves pour opérer le désarmement. Les armes ne se ramassent pas maison par maison, elles se rendent à un camp ; Rousset de Girenton est chargé de recevoir celles de tout le pays des Costieres et de la piève de Rostino.

L’occupation, elle, s’installe pour durer. Maillebois visite les trois portes, y laisse des détachements et fait construire une redoute sur la hauteur de Tenda. En bas, les compagnies logent où il y a des murs et un toit : à Volpajola, des troupes françaises sont logées dans l’église de l’Annonciation. Le village comptait alors cent cinquante habitants. Cent soixante-quinze ans plus tôt, son podestat n’avait pas pu loger les compagnies génoises de Niccolò de’ Negri, et toute l’armée avait dû repartir coucher à Valle-di-Rostino. Les Français, eux, ne repartent pas : ils prennent l’église. En juillet, les chefs d’en deçà des monts s’embarquent pour le continent ; Hyacinthe Paoli emmène son fils cadet, Pascal, quatorze ans.

« Maillebois a conquis la Corse » : ce que la formule escamote

La conquête de la Corse a valu à Maillebois son bâton de maréchal, et la formule est restée. Elle fausse la lecture de ces journées. Juin 1739 se résume à la prise de trois cols en une nuit, puis à des soumissions négociées piève par piève. Le seul vrai combat se livre sur la crête, avant l’aube, et il ne dure pas.

La formule escamote aussi ce que le dispositif a de reproductible. Trente ans plus tard, les mêmes hauteurs commandent la même vallée : le comte de Vaux installe son quartier général à Lento au début de mai 1769, et la bataille de Ponte Novu se joue en contrebas, au débouché que Germanes avait désigné. Les mémoires militaires que Germanes résume rangent d’ailleurs le poste de Lento parmi les deux points à occuper en tout temps pour garder l’île. La crête n’a pas changé d’importance parce que la guerre avait changé de nom.

À ne pas confondre

Le 3 juin 1739 n'a pas de liste de morts, parce qu'il n'y a pas eu de bataille à Lento. La bataille de cette vallée, celle qui a ses chiffres et son monument, se livre trente ans plus tard en contrebas, sur le pont du Golo.

Ce que les sources ne permettent pas de trancher

Où Maillebois a-t-il campé ? Germanes écrit qu’il alla camper à San Nicolao, au centre des trois attaques, pour être à portée de les soutenir. La chronologie de Monti place son installation dans la Costiera, à Campitello. Les deux mentions ne se recoupent pas, et aucune ne donne de repère de terrain.

Dans quel bâtiment a-t-on logé les troupes, à Volpajola ? L’église de l’Annonciation visible aujourd’hui est un édifice baroque du XVIIIe siècle, élevé à l’emplacement de l’ancienne église San Sebastiano, avec une date de 1789 lisible à l’intérieur. Les soldats de 1739 ont donc dormi ailleurs que sous les murs qui portent ce nom.

Reste le point de vue. Le récit détaillé de ces journées vient d’un ouvrage français publié à Paris une trentaine d’années après les faits, l’Histoire des révolutions de Corse de l’abbé de Germanes. Il compte les bataillons du roi et nomme les colonels. Le nombre d’hommes qui tenaient la croix de Lento cette nuit-là n’y figure pas : c’est le genre de chiffre qu’un vainqueur n’a pas besoin d’écrire.

Ce qu’on en voit depuis la crête

Le terrain fait la démonstration mieux que le récit. Depuis le col de Bigorno, à 885 m, l’arête se suit à l’œil vers l’ouest jusqu’aux hauteurs de Lento : c’est le chemin qu’a pris d’Auray le 2 juin, et il se lit en un regard. Vers le nord s’ouvre le Nebbio, vers le sud la vallée et le fleuve. Le pont de Ponte Novu est en contrebas, au bout du débouché que ces trois portes fermaient.

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