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Campitello guide de la Costiera

Murs en pierre sèche de Corse : pourquoi ils tombent

Sans mortier, un mur de soutènement tient par son poids, son fruit et ses joints ouverts. Ce qui a cessé sur les terrasses de la Costiera, ce n'est pas le mur : c'est la reprise annuelle.

Publié le 13 octobre 2026 10 min de lecture
Mur de soutènement en pierre sèche adossé à un talus, assises de schiste posées à plat, partie haute éboulée et envahie de ronces
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Les murs qui retiennent les terrasses de la Costiera tombent faute d’avoir été repris, pas faute d’avoir été bien montés. Un mur en pierre sèche tient par sa géométrie et par l’eau qui le traverse ; l’une et l’autre bougent lentement, et il faut quelqu’un pour les remettre en place. Tant que ce quelqu’un montait chaque année reprendre le pan qui commençait à ventrer, le mur durait sans terme connu. Il a une fin depuis que plus personne ne monte.

Campitello comptait 433 habitants en 1891, 107 au recensement de 2023. Ses 8,22 km² sont classés à 100 % en forêts et milieux semi-naturels au Corine Land Cover de 2018 : plus une parcelle cultivée. Les banquettes qui portaient les châtaigniers, les vignes et les jardins sont passées sous le couvert, et les murs qui les tenaient avec elles.

Un mur de pierre sèche tient par son poids et par son fruit

Rien ne colle. Un mur de soutènement en pierre sèche est un mur poids : il s’oppose à la poussée des terres par sa masse propre et par le frottement des pierres les unes sur les autres. Toute sa conception revient à placer cette masse là où elle travaille.

Le parement s’incline vers le talus. Cette inclinaison s’appelle le fruit, et elle se chiffre. Deux ouvrages contemporains dimensionnés selon les règles professionnelles de la pierre sèche affichent 15 % pour l’un, monté en calcaire dur, et 5 % pour l’autre, en granit : le fruit se décide avec la pierre dont on dispose et avec le remblai qu’on retient.

L’épaisseur suit la hauteur. Pour 4 m de terre retenue, un remblai de 2 000 kg/m³ et un angle de frottement de 35°, le mur du chai de Saillans fait 1,25 m à sa base. Pour 5,60 m de terre dans les mêmes conditions géotechniques, celui du cloître de Saint-Pierre de Clairac en fait 1,65 m. Soit, dans les deux cas, de l’ordre du tiers de la hauteur retenue.

Entre les deux faces, des pierres longues traversent toute l’épaisseur : les boutisses, qui empêchent le parement visible de se désolidariser du reste. Derrière lui, un blocage de pierres plus petites, calées à la main, remplit et coince.

Il n’y a aucun joint, et de là vient le reste. L’eau qui arrive dans le remblai traverse le mur et ressort par sa face. Un ouvrage maçonné doit se percer de barbacanes pour obtenir le même effet ; sans elles, l’eau retenue ajoute sa poussée à celle des terres. Un mur en pierre sèche draine autant qu’il porte.

Coupe d'un mur de soutènement en pierre sèche fruit épaisseur à la base parement blocage boutisse remblai terrasse l'eau ressort par la face

La roche de la Costiera ne donne pas partout la même pierre

La notice de la carte géologique Santo-Pietro-di-Tenda décrit, sous le nom d’unité de Campitello, un ensemble « lithologiquement composite » où voisinent des formations continentales, orthogneiss, dolomies, micaschistes, et des formations océaniques : glaucophanites, métabasaltes, radiolarites, calcschistes micacés, schistes noirs à passées calcaires. Vers le sud, l’unité se raccorde aux schistes lustrés de Morosaglia. Au nord du village, le rocher de Capia et Pietra Polo sont faits de serpentinites associées à des ferro-gabbros.

Cette liste se lit aussi comme un inventaire de matériaux. Un calcschiste micacé ou un schiste noir se débitent dans le sens de leur foliation : ils sortent en plaques, se posent à plat, donnent des assises régulières et fournissent les longues dalles qui font les boutisses. Une serpentinite ou un orthogneiss n’ont pas ce plan de faiblesse ; ils viennent en blocs, qu’il faut caler. D’un versant à l’autre d’une même commune, l’appareillage change, et le voisinage des roches se lit jusque dans les monuments du secteur, à commencer par le damier vert et blanc de San Michele.

Ce qui lâche d’abord, et pourquoi c’est lent

Tout commence par un ventre. Le parement gagne quelques centimètres vers l’extérieur, signe que les pierres ont bougé les unes sur les autres. Puis le couronnement s’ouvre, une pierre de tête part, et l’eau de ruissellement entre par le haut au lieu de traverser. Le blocage se vide alors, le parement n’est plus tenu, et un pan descend d’un coup.

Les causes sont ordinaires. La terrasse au-dessus était elle-même un ouvrage hydraulique : sa pente et ses rigoles répartissaient l’eau, son entretien les maintenait. Abandonnée, elle la concentre. Les racines des repousses s’installent dans le remblai et écartent les pierres, ce qu’un couvert forestier généralisé rend inévitable ; le boisement du secteur a repris tout ce qui n’était plus fauché. Le gel travaille les pierres gélives, le sanglier fouille les pieds de mur. Rien de tout cela n’aurait compté si le pan ventru avait été repris l’année suivante.

Un mur en pierre sèche se mesure en intervalle d’entretien plutôt qu’en durée de vie. La pente coupée de murs de Forni Vechju, sous Panicale, que les récits de 1899-1912 décrivent en passant, était à cette date un versant en culture, donc un versant repris.

Cimenter les joints achève le mur

Le réflexe, devant une brèche, est de rejointoyer au ciment. C’est l’opération qui transforme à coup sûr un mur réparable en mur perdu.

Boucher les joints supprime le drain. L’eau du remblai ne ressort plus par la face : elle s’accumule derrière un parement devenu étanche et ajoute une poussée hydrostatique à un ouvrage dimensionné pour la seule poussée des terres. Le rapiéçage rigide déplace aussi le mouvement vers ses bords, là où le mur continue de travailler. La bonne réparation démonte : on ouvre le pan ventru jusqu’au sain, on trie, on remonte avec les mêmes pierres.

Ce savoir-faire a été codifié. L’art de la construction en pierre sèche figure depuis 2018 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, sur un dossier porté par huit États et étendu à treize en 2024. Côté calcul, les abaques publiés par les artisans bâtisseurs en pierre sèche avec l’ENTPE et l’École des ponts sont acceptés par la commission prévention produits de l’Agence qualité construction, et servent de référence aux bureaux de contrôle comme aux assureurs. Leur domaine est étroit, ce qui les rend utilisables : ils dimensionnent des murs chargés par la seule poussée des terres, surcharges, trafic et séisme exclus.

Le gabion reprend la pierre, la cage remplace la main

Sur les talus de route, les seuils de ravin et les jardins remis en terrasse, l’ouvrage qui fait aujourd’hui le travail du mur en pierre sèche est le gabion : une cage de treillis d’acier qu’on remplit de cailloux et qu’on empile. Le principe mécanique est le même, mur poids et drainage par les vides. Le tri des pierres, lui, est confié à la maille plutôt qu’à l’œil.

La cage se fait en grillage à maille hexagonale double torsion, couvert par la norme NF EN 10223-3 : les fils y sont torsadés deux par deux, de sorte qu’une rupture ne démaille pas l’ensemble. Le fil reçoit un alliage de zinc et d’aluminium à 5 %, le Galfan, qui tient plusieurs fois plus longtemps qu’une galvanisation simple. Le remplissage a sa règle : un calibre de l’ordre d’une fois et demie à deux fois l’ouverture de la maille, en pierre ni friable ni gélive, faute de quoi elle se fragmente et finit par passer au travers. Le reste du montage, l’assise, le laçage des cages entre elles et les tirants transversaux qui empêchent les faces de s’écarter, est documenté procédé par procédé sur projet-gabion.fr. L’exécution de ces ouvrages a sa norme française, la NF P 94-325-1 de 2004, remplacée en 2024.

Ce que la cage garde de la pierre sèche, et ce qu’elle perd

Mur en pierre sècheGabion
Ce qui portele poids des pierres et leur frottementle poids des pierres et leur frottement
L’eausort par les joints ouvertssort par les vides du remplissage
Le calibre des pierreschoisi à l’œil, pierre par pierrefixé par l’ouverture de la maille
D’où vient la pierredu versant, ramassée sur placelivrée, ni friable ni gélive
Ce qui fixe la duréerien, tant que le parement est reprisle revêtement du fil d’acier
La réparationdémonter et remonter les mêmes pierresremplacer la cage
Qui le monteun muralleuraucune qualification particulière

Un mur en pierre sèche entretenu n’a pas de terme. Ses pierres ne s’usent pas, et la reprise se fait avec le matériau déjà sur place. Un gabion a le terme de son revêtement de fil : le jour où l’acier cède, la pierre est encore bonne et la cage ne l’est plus, et l’ouvrage entier se remplace.

En échange, le gabion se monte sans muralleur, ce qui suffit à expliquer sa présence sur les talus routiers. La compétence a glissé du chantier vers l’usine qui fabrique la cage.

Ce qu’on lit sur un versant abandonné

Sur une pente boisée de la Costiera, les murs se repèrent avant de se voir. La végétation change de ligne : une bande horizontale de ronces ou de fougères, régulière et longue, signale une banquette et le mur qui la tient au-dessous. Un tas de pierres au pied d’un talus raide en dit autant.

Un parement d’aplomb, joints ouverts, couronnement en place : le mur tient. Quand le parement ventre sans que le couronnement ait bougé, il travaille, il n’a pas lâché. Le signe qui ne trompe pas est le couronnement ouvert avec des pierres descendues au pied. Le pan suivant partira à la prochaine forte pluie, parce que c’est presque toujours par le haut qu’un mur de pierre sèche s’en va.

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