San Michele de Murato est verte et blanche parce que les deux pierres étaient là, et qu’elles n’ont rien de commun. Le vert vient du bassin du Bevinco, dont le lit passe à 360 m de l’église et 87 m plus bas : une roche née au fond d’un océan, verdie par son enfouissement. Le blanc vient du bassin de Saint-Florent, à 16 km au nord par la route : un calcaire fait de coquilles broyées, tendre et clair.
L’église est posée sur une couture géologique. Vingt minutes de route dans un sens ou dans l’autre, et le chantier n’avait plus qu’une des deux couleurs sous la main.
Deux roches séparées par cent trente millions d’années
Le vert appartient au cortège ophiolitique des schistes lustrés : basaltes, gabbros, serpentinites et péridotites, autrement dit un morceau de plancher océanique jurassique. Cette croûte s’est formée sous plusieurs kilomètres d’eau dans la Téthys ligure, avant d’être engagée sous la Corse pendant la collision alpine, chauffée, comprimée, puis relevée. Ses minéraux d’origine n’ont pas tenu. À leur place ont cristallisé de la chlorite et de l’épidote, qui portent la couleur : le fer qu’elles contiennent teint la roche en vert sombre. Le domaine de pression et de température qui les fabrique porte d’ailleurs le nom de faciès des schistes verts.
Le blanc se dépose bien plus tard, une fois la chaîne alpine constituée. Au Miocène, une mer chaude et peu profonde recouvre le Nebbio déjà plissé et y laisse près de 400 m de molasses et de calcaires. La roche du haut de cette série n’est presque que de la coquille : débris de bryozoaires, algues calcaires, foraminifères, oursins, lamellibranches, tassés et cimentés. Ce sont les bancs qui forment aujourd’hui les reliefs tabulaires au-dessus de Saint-Florent.
Entre la fabrication de l’une et celle de l’autre, il s’est écoulé de l’ordre de cent trente millions d’années. Si elles se retrouvent à une dizaine de kilomètres l’une de l’autre, c’est que la tectonique les a empilées : la nappe du Nebbio est venue reposer sur les schistes lustrés, et le bassin miocène a ensuite recouvert le contact.
| La pierre verte | La pierre blanche | |
|---|---|---|
| Nom qu’on lui donne | serpentine, parfois chloritite | calcaire de Saint-Florent |
| D’où elle sort | plancher océanique jurassique, cortège ophiolitique des schistes lustrés | plate-forme carbonatée du Miocène |
| De quoi elle est faite | ancien basalte et ancien gabbro, transformés en profondeur | débris de coquilles, d’oursins, de bryozoaires et d’algues calcaires |
| Ce qui la colore | le fer de la chlorite et de l’épidote | rien, le carbonate est clair |
| Distance du chantier | 360 m, en contrebas | une dizaine de kilomètres |
| Sous l’outil | compacte, elle tient le détail sculpté | tendre, elle se débite en assises régulières |
Le Bevinco charrie ce que le chantier a posé
La quasi-totalité du bassin versant du Bevinco, en amont et dans sa partie centrale, est taillée dans ce cortège ophiolitique ; seule sa tête mord sur les gneiss du Tenda. La rivière ne descend donc à peu près que de la roche verte, et elle passe à 360 m de l’édifice.
Le nom de cette pierre flotte. Les fiches écrivent presque toutes « serpentine », parfois « serpentinite verte », tandis que les descriptions locales précisent « chloritite ». Les deux termes désignent des roches différentes : une serpentinite provient de l’hydratation de roches du manteau, une chloritite est une roche à chlorite, formée au contact entre deux ensembles qui réagissent l’un sur l’autre. La couleur, dans les deux cas, a la même origine : du fer pris dans des minéraux nés de l’eau de mer et de la chaleur.
Ce que le maçon en tire dépend en revanche de la variété exacte. Les serpentinites franches se débitent en éclats effilés, à surfaces lisses, et se cassent selon leur foliation. La pierre de San Michele est compacte, elle accepte l’outil, et c’est en elle que sont taillés les linteaux de fenêtre, les entrelacs de serpents, les modillons à figures. Une roche qui se délite n’aurait jamais porté ce décor.
Le calcaire a fait seize kilomètres
Pour le blanc, il a fallu aller le chercher. Le trajet fait aujourd’hui 16,3 km par la route, une vingtaine de minutes en voiture, et à peu près 11 km à vol d’oiseau. Rapporté aux 360 m qui séparent le chantier de la rivière verte, l’écart entre les deux approvisionnements se compte en dizaines de fois, et il se comptait en journées de mulet.
La pierre verte, prise au Bevinco 0,36 km
Le calcaire, pris à Saint-Florent 11 km
Distances à vol d'oiseau depuis l'église. Par la route d'aujourd'hui, Saint-Florent est à 16,3 km.
Le monument voisin le confirme par l’absurde. Santa Maria Assunta de Saint-Florent, l’ancienne cathédrale du Nebbio, sort des mêmes années, du même style et de la même autorité pisane. Son parement est d’un calcaire clair uniforme, sans un bloc vert. Elle a été bâtie au milieu du bassin sédimentaire : la roche verte, pour ce chantier-là, se trouvait de l’autre côté des collines. La bichromie de San Michele tient donc d’abord à un point sur la carte, et seulement ensuite à un goût d’époque.
Le damier n’en est un que dans le bas des murs
L’appareil ne suit pas une trame unique, et on le voit mieux en reculant de quelques pas. Dans la partie basse, les blocs alternent en carrés et forment un vrai damier. Plus haut, l’alternance se simplifie en bandes horizontales, une couleur par assise ou presque. Et dans tout ce qui est architecturé, claveaux des arcatures, colonnes du clocher-porche, encadrements de fenêtre, la répartition devient franchement irrégulière, traitée au cas par cas.
Ce changement de régime renseigne sur la façon dont le mur a été monté. Un damier réclame des blocs appariés, de même module, taillés pour se répondre. Une alternance d’assises se contente de ce qui sort de la pile. L’hypothèse la plus économe est donc que le soin décroît avec la hauteur, à mesure que le détail échappe à l’œil de celui qui passe.
L’abside emploie un troisième procédé. Sa fenêtre est ornée de pierres sombres incrustées dans le parement, qui dessinent deux rosaces et un arc. La couleur y devient un motif posé, indépendant de l’assemblage des blocs.
Le modèle est toscan, la pierre ne l’est pas
La grammaire, elle, vient d’Italie : bandes bicolores, arcatures aveugles sur modillons, décor de losanges et d’entrelacs. C’est le vocabulaire des chantiers pisans du XIIe siècle, celui qu’on lit à Lucques, à Pistoia, à Prato, et qui passe en Corse en même temps que l’autorité de Pise.
En Toscane, ces deux couleurs coûtent cher. Le vert des façades de Prato et de Florence est le verde di Prato, une serpentinite extraite du Monteferrato ; le blanc est du marbre de Carrare, ou la pierre alberese. Des matériaux de prestige, sciés en plaques et expédiés. La bichromie y est une dépense.
À Murato, elle ne coûte presque rien. Le vert se ramasse dans la vallée d’en dessous, le blanc se taille dans une molasse tendre à une demi-journée de mulet. L’effet toscan est obtenu avec ce que le terrain donnait, et c’est sans doute ce qui a rendu l’opération possible dans une piève rurale, sur un édifice de quatorze mètres de long.
Une partie de ce qu’on regarde n’a pas neuf cents ans
Le damier n’est pas d’un seul chantier. Les sources s’accordent sur une construction en deux temps, la nef d’abord, le clocher-porche ensuite. Puis, en 1855, Achille Murati fait surélever ce clocher à ses frais, pour qu’on entende mieux la cloche depuis le village. La maçonnerie du haut est donc reprise au XIXe siècle, en reprenant l’alternance des couleurs. La toiture, elle, est refaite entièrement en 1886.
Reste ce qu’on ignore, et c’est beaucoup. Aucune carrière médiévale n’est localisée, ni pour le vert ni pour le blanc. Il ne subsiste ni contrat, ni compte de chantier, ni nom de maçon. La provenance des deux pierres s’établit par leur nature et par la géologie du secteur, jamais par un document : on sait d’où elles peuvent venir, et qu’il n’existait pas d’autre gisement à portée. Localiser les fronts de taille eux-mêmes relève d’une archéologie de terrain, avec des analyses de comparaison entre les blocs du mur et les affleurements du versant.